Article pour "les audoniens.com"

15 – IX - 2008

 

Jardins ouvriers : en quĂŞte d’avenir…

 

 

 

 

Les jardins ouvriers de l’Alstom existent depuis… toujours !

 

C’est en 1917 que la Compagnie Française Thomson-Houston achète à la société hippique qui en était alors propriétaire, le domaine de Saint-Ouen. Le château, transformé en hôpital pendant les années de guerre, est laissé à l’abandon. Des ateliers sont construit sur une partie du domaine tandis que des terrains de sports et jardins sont aménagés sur le reste du parc qui comptait alors 26 hectares. Dès 1921, mille ouvriers, techniciens et ingénieurs travaillent dans cette usine qui deviendra bientôt l’une des plus grandes entreprises européennes de fabrication de matériel électrique.

Jacques Mars, le SecrĂ©taire GĂ©nĂ©ral de la Compagnie Française Thomson-Houston d’alors, Ă©voquant en 1928 les dĂ©but de cette aventure industrielle, rappelle que « dans certaines parties du domaine qui n’ont pas encore Ă©tĂ© affectĂ©es Ă  des besoins industriels et qui reprĂ©sentent plusieurs hectares, des parcelles de terrain ont Ă©tĂ© mises gracieusement Ă  la disposition du personnel de l’usine pour y Ă©tablir des jardins potagers. En outre, des jeux de plein air, tennis, football, ont Ă©tĂ© installĂ©s par des groupement sportifs d’employĂ©s et d’ouvriers, et pendant les pĂ©riodes de beau temps et de congĂ©, des Ă©quipes nombreuses viennent se dĂ©lasser en fortifiant leurs muscles et en goĂ»tant les joies d’une saine et cordiale Ă©mulation. Â»1

Les propos de Jacques Mars laissent entrevoir combien la Compagnie Française Thomson-Houston s’inscrivait alors dans la tradition de philanthropie patronale héritée du XIXe siècle. Derrière l’idéologie paternaliste, se dessinait la volonté de moraliser la classe ouvrière tout en éloignant l’ouvrier de l’estaminet, lieu de perdition où alcool et idées anarchistes risquaient de le corrompre et de l’écarter du droit chemin…

 

Les jardins Ă©taient mis Ă  la disposition des employĂ©s de l’usine, qu’ils soient ouvriers ou appartiennent Ă  une autre catĂ©gorie. Si l’expression « jardin ouvrier Â» s’est imposĂ©e, c’est qu’en rĂ©alitĂ©, ces lopins Ă©taient destinĂ©s Ă  tous ceux vivant de leur travail, selon le sens originel du mot « ouvrier Â».

Leur essor en France date de la crĂ©ation en 1896, de la Ligue du Coin de Terre et du Foyer par l’abbĂ© Jules Lemire. Cet homme d’église fut aussi une figure marquante de la vie politique française. DĂ©mocrate-chrĂ©tien, proche de la classe ouvrière, il affirmait dans sa dĂ©claration de foi de dĂ©putĂ© : « ce que je veux, c’est que pour tout ouvrier, la maison de famille et le jardinet qu’il a acquis par son travail, soient insaisissables, exempts d’impĂ´ts et de frais de succession. Â»2 Brillamment Ă©lu en 1893 dans la circonscription d’Hazebrouck (dĂ©partement du Nord), cet apĂ´tre du terrianisme et de la doctrine pavillonnaire fut réélu sept fois, devenant ainsi, au tournant du XXe siècle, « la soutane la plus populaire de France Â». Dans l’esprit de cet utopiste du foyer, l’œuvre des jardins ouvriers n’était qu’une solution provisoire visant Ă  subvenir aux besoins des familles les plus dĂ©munies en attendant l’aboutissement de son projet lĂ©gislatif : la garantie pour chaque famille de la propriĂ©tĂ© d’une terre et d’une maison individuelle.

 

A la fois individuel et collectif, le « jardin ouvrier Â» est, dès sa naissance l’objet d’un paradoxe qui est « que la notion des jardins collectifs n’avait d’autre but au dĂ©part, que le dĂ©veloppement des jardins individuels et de la petite propriĂ©tĂ© privĂ©e. Â»3 Pour l’abbĂ© Lemire et le catholicisme social de la fin du XIXe siècle, l’ouvrier, naturellement bon, est perverti par la sociĂ©tĂ© industrielle et la vie urbaine. Le jardin, Ă  dĂ©faut de la maison, devient Ă  leurs yeux, le lieu naturel de l’ordre social qui doit prĂ©venir et soigner toutes les misères matĂ©rielles et morales tandis que le travail de la terre et l’air pur sont perçus comme salutaires.

 

Si l’appellation même et le développement en France des jardins ouvriers date de cette époque, l’idée de mettre gratuitement des lopins potagers à la disposition des pauvres n’est pas celle de l’abbé Lemire. Reprenant la vieille tradition des œuvres charitables comme les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul -qui seront un des supports de l’action de l’abbé Lemire-, les philanthropes du XIXe siècle l’appliquèrent à une grande échelle dans plusieurs pays industriels du nord de l’Europe -Belgique, Danemark, Allemagne. En France, le Père Volpette, frappé par la misère ouvrière, fonda en 1894, à Saint-Etienne, l’un des tout premiers jardins ouvriers, encore existant. Après la Première Guerre mondiale, beaucoup de jardins furent créés en dehors de la Ligue, le patronat industriel prenant une part croissante à l’entreprise.

 

En 1904, la Ligue du Coin de Terre et du Foyer qui gère déjà de nombreux groupes en province, décide de développer des jardins dans la capitale et crée la Société des Jardins Ouvriers de Paris et Banlieue. Les jardins s’implantent dans les communes les plus ouvrières, donc les plus industrielles et les plus pauvres, situées surtout au nord de Paris. Les communes plus résidentielles et moins ouvrières à l’est n’auront pas de jardins avant la Deuxième Guerre mondiale. A Saint-Ouen, le chanoine Dillenseger, membre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, crée un groupe qui deviendra extrêmement dynamique aux Epinettes, sur la zone non aedificandi («où rien ne doit être construit ») le long des fortifications.

MalgrĂ© les difficultĂ©s de toutes sortes -celle de trouver des terrains n’est pas la moindre-, les jardins rĂ©ussissent, lentement mais durablement, Ă  s’insĂ©rer dans le tissu urbain de la rĂ©gion parisienne. En 1920, date de la construction de l’usine de Saint-Ouen par la Compagnie Française Thomson-Houston, on en compte 7 000.

 

Les « jardins ouvriers Â» ont la particularitĂ© d’être dissociĂ©s de l’habitat et regroupĂ©s en lotissement de parcelles ; ils sont mis Ă  la disposition de familles de travailleurs Ă  condition que ceux-ci les cultivent eux-mĂŞmes pour leurs besoins propres, et Ă  l’exclusion de tout bĂ©nĂ©fice.

 

ImpulsĂ© par l’idĂ©ologie paternaliste, le succès des jardins ouvriers tient essentiellement, il faut le souligner, au besoin des classes populaires de disposer d’un jardin. Exode rural, pĂ©nurie de logements, crise des annĂ©es trente, restrictions alimentaires des annĂ©es quarante furent autant d’élĂ©ments qui contribuèrent largement au dĂ©veloppement massif des lotissements collectifs. Pour revenir Ă  Saint-Ouen et Ă  l’Alstom, Raymond Godard, entrĂ© Ă  l’usine en 1940, se souvient : « La grosse prĂ©occupation de l’époque : manger. Tout manquait. […] Un des terrains de foot Ă©tait cultivĂ© et Ă©videmment, les jardins ouvriers connaissaient un dĂ©veloppement important pendant la guerre. Des gens rĂ©cupĂ©raient le maximum de bouts de terrains pour la culture. Obtenir trois pommes de terre et deux poireaux relevait de l’exploit. Â»4

 

 

Questions de vocabulaire… questions sociétales et choix politiques…

 

Tout au long du XXe siècle, les jardins ouvriers vont connaître des périodes d’essor, puis de déclin.

En 1952, ils changent de nom pour devenir officiellement, « jardins familiaux Â», terme qui dĂ©signe, selon le Code rural « toute parcelle de terrain que son exploitant cultive personnellement en vue de subvenir aux besoins du foyer Ă  l’exclusion de tout bĂ©nĂ©fice commercial Â». Si la rĂ©fĂ©rence reste le potager et son usage domestique, les pratiques reflètent quant Ă  elles les Ă©volutions de la sociĂ©tĂ© : la plupart des associations abandonnent leur vocation sociale pour se transformer en associations de jardinage -Ă  l’exception de la Ligue du coin de terre qui reste attachĂ©e Ă  ses objectifs traditionnels et au principe des lotissements collectifs.

 

Le contexte Ă©conomique des annĂ©es soixante et les progrès de l’urbanisation transforment l’image sociale du jardin et font apparaĂ®tre les lotissements de lopins potagers comme une forme archaĂŻque. Pendant une vingtaine d’annĂ©es, municipalitĂ©s et administrations publiques, qui Ă©taient très souvent propriĂ©taires des terrains, ne cessent de puiser dans cette rĂ©serve foncière pour construire des immeubles, des hĂ´pitaux ou des Ă©coles, et amĂ©nager des terrains de sports ou des parkings. Un nombre important de jardins disparaissent ainsi, notamment dans les banlieues des grandes villes : en 1997, il en restait 2 800 dans la banlieue parisienne et 1 500 dans la banlieue lyonnaise, soit 6 fois moins qu’après la guerre.

 

Les jardins familiaux feront l’objet d’une redĂ©couverte dans les annĂ©es soixante-dix. Des Ă©tudes entreprises Ă  la demande de diffĂ©rents ministères, des expĂ©riences pilotes dans des villes nouvelles comme Saint-Quentin-en-Yvelines ou des municipalitĂ©s comme Lyon ou Dijon, les exemples de pays comme l’Angleterre, les Pays-Bas ou encore la Pologne oĂą la lĂ©gislation impose le maintien d’un certain nombre d’hectares cultivĂ©s en jardin par habitant  montrent aux amĂ©nageurs, urbanistes et planificateurs que la formule des lotissements prĂ©sente un nouvel intĂ©rĂŞt : ils reprĂ©sentent un Ă©quipement de loisirs peu coĂ»teux, adaptĂ© aux traditions culturelles d’une partie du public populaire et, Ă  la diffĂ©rence des espaces verts privĂ©s, il est facile d’en contrĂ´ler l’extension et l’amĂ©nagement.

 

La loi Royer de 1976 consacre cette Ă©volution : elle garantie notamment les jardins familiaux contre les risques d’expropriation en les assimilant dans les Plans d’occupation des sols aux espaces verts protĂ©gĂ©s.

En 1979, un décret de ministère de l’Environnement annonce officiellement une nouvelle politique de lotissements. Les mesures du décret de 1979 sont assorties de subventions destinées à encourager la création de nouveaux lotissements et réitèrent les mesures de la loi Royer.

 

Pour autant, cette politique ne saurait ĂŞtre assimilĂ©e Ă  un retour Ă  la tradition philanthropique qui favorisa la naissance des jardins ouvriers. Les objectifs sont devenus urbanistiques plutĂ´t que sociaux, et les mesures de 1979 privilĂ©gient « l’intĂ©gration paysagère Â» des lotissements aux espaces verts publics.

Les jardins familiaux conservent néanmoins leur vocation première de production de légumes pour la consommation domestique tout en s’ouvrant à d’autres dimensions comme l’éducation à l’environnement ou encore l’accueil des personnes handicapées.

 

 

Au détour de l’Histoire

 

« InventĂ©s Â» simultanĂ©ment Ă  la crĂ©ation de l’usine, les jardins ouvriers de l’Alstom sont restĂ©s indissociables des ateliers et, tout au long de l’aventure industrielle qui a traversĂ© le XXe siècle, ils ont accompagnĂ© la vie de l’entreprise.

La « Commission des jardins Â» faisait partie des « Ĺ“uvres sociales [gĂ©rĂ©es] au bĂ©nĂ©fice des travailleurs et de leur famille Â» par le ComitĂ© d’Entreprise. Les guides des activitĂ©s sociales, culturelles et sportives les mentionnent, Ă  l’instar de celui de 1969 qui indique : « A proximitĂ© de l’Usine, entre le parking et les terrains de sport, 108 jardins sont mis Ă  la disposition du personnel de l’Usine.

La Commission, chaque début d’année, prend des commandes de graines et d’engrais.

Les inscriptions pour obtenir un jardin se font au Bureau du CIE [Comité Inter-Entreprises] par demande écrite au Président de la Commission.

En fin de saison, dès qu’un jardin est libre, l’attribution est faite selon l’ordre d’inscription.

La Commission, en accord avec le CIE, laisse les jardins Ă  la disposition de retraitĂ©s qui en font la demande. Â»5

On apprend dans ce mĂŞme guide qu’une somme de 3 000 francs fut allouĂ©e aux jardins en 1967 ; cette somme reprĂ©sentait 0,3 % du budget global du ComitĂ© Inter-Entreprises Delle-Alsthom-Savoisienne ; cette proportion restera stable au fil du temps.

 

Dans les annĂ©es 1970, une douzaine de jardins furent supprimĂ©s (au niveau de l’entrĂ©e actuelle du site, 21 rue des Bateliers), le terrain Ă©tant « rĂ©quisitionnĂ© Â» pour entreposer de gros transformateurs en partance pour l’étranger via la Seine et, une « voie lourde Â» construite pour les acheminer jusqu’au fleuve. Restèrent alors 96 parcelles sur les 108 créées Ă  l’origine.

 

Les années 1980 virent quant à elles le déclin des activités industrielles, à l’Alstom comme ailleurs. Peu à peu, l’usine fut morcelée et, au gré des fusions, acquisitions, concentrations, délocalisations, vidée de ses derniers salariés.

 

En 2004, ateliers et terrains étaient vendus au promoteur Nexity. Une lourde menace pèsa alors sur les jardins puisque leur disparition pure et simple fut envisagée au profit d’un projet immobilier de locaux d’activités et d’habitations.

 

En 2005, les jardiniers, mobilisĂ©s au sein de l’Association des Jardins Ouvriers de Saint-Ouen (Areva-Alstom) nouvellement créée, rallièrent nombre de sympathisants et remportèrent une partie de leur bataille : 42 parcelles sur les 96 existantes furent sauvegardĂ©es tandis que 38 Ă©taient sacrifiĂ©es pour la construction d’immeubles de bureaux.

 

AoĂ»t 2008 : 17 000 m2 de bureaux flambant neufs ont remplacĂ© les 38 jardins des « Champs-ElysĂ©es Â». Des fenĂŞtres des bâtiments donnant Ă  l’ouest, la vue est imprenable sur les jardins ouvriers toujours existants…

 

2009 sera sans aucun doute, pour l’Association des Jardins Ouvriers de Saint-Ouen (Areva-Alstom), une année qui fera date. Dans les mois qui viennent en effet, l’actuel propriétaire cèdera une partie des terrains à la Ville de Saint-Ouen selon un protocole passé en 2006 dans le cadre de la révision du PLU (plan local d’urbanisation).

Le projet de réaménagement des Docks que porte la municipalité prévoit à cet endroit même -dans le prolongement du parc Abel Mézières-, la création d’un parc paysager de 12 hectares6 qui, si l’on en croit le projet dans son état actuel d’avancement, devrait intégrer des jardins, voire les jardins ouvriers.

 

Jardins d’hier, jardins d’aujourd’hui, jardins de demain, chaque époque génère sa propre approche du paysage et du rapport à la terre.

Conditionnée par la nécessité (celle de permettre aux pauvres de se nourrir) tout autant que par l’idéologie (philanthropie patronale), l’invention des jardins ouvriers, fut aussi, ne l’oublions pas, celle des lotissements de parcelles et du jardinage collectif.

 

Pour les jardins ouvriers de Saint-Ouen, une nouvelle page d’Histoire est aujourd’hui à écrire. Elle ne saurait s’inscrire en rupture avec le passé. Enracinés dans l’histoire audonienne et dans celle de la classe ouvrière, les jardins représentent aujourd’hui un formidable potentiel, humain, culturel, environnemental. Ils peuvent à coup sûr, jouer un rôle capital, non seulement dans le nouveau paysage qui se dessine actuellement mais dans l’art de vivre la ville de demain.

 

L’association des Jardins Ouvriers participera Ă  la JournĂ©e des Associations ; elle sera prĂ©sente au parc Abel MĂ©zières samedi 27 septembre.

Venez nous rencontrer, discuter, échanger…

Venez apporter votre soutien aux jardiniers.


 

1 Mémoires d’usine, mémoires d’avenir

2 Béatrice Cabedoce - Cent ans d’histoire des jardins ouvriers

3 Françoise Dubost - Les jardins ordinaires

4 Mémoires d’usine, mémoires d’avenir

5 Guide des activités sociales, culturelles et sportives. Comité Inter-Entreprises Delle-Alsthom-Savoisienne (Saint-Ouen), [1969]

6 A titre de comparaison, les parcs parisiens de Bercy et André Citroën ont chacun une superficie de 14 hectares.


Sources

- Cent ans d’histoire des jardins ouvriers – Béatrice Cabedoce – Créaphis, 1996.

- Jardins ouvriers et banlieue : le bonheur au jardin ? – BĂ©atrice Cabedoce – IN : Les premiers banlieusards : aux origines des banlieues de Paris (1860-1940) – Alain Faure (sous la direction de) – CrĂ©aphis, 1991.

- Les jardins ordinaires – Françoise Dubost – L’Harmattan (Logiques sociales), 1997.

- Jardins partagĂ©s : utopie, Ă©cologie, conseils pratiques – FrĂ©dĂ©rique Basset, Laurence Baudelet, Alice Le Roy, Gilles ClĂ©ment – Terre vivante, 2008.

- Fonds d’archives de la société Alsthom (Archives municipales de Saint-Ouen)


Pour tous renseignements concernant l’association :

Association des Jardins Ouvriers de Saint-Ouen (Areva-Alstom)

125 avenue Gabriel Péri - 93400 Saint-Ouen

06-73-08-39-82 - jardinsouvriersdesaintouen@voila.fr

http://www.jardinsouvriersdesaintouen.com